Terreur et terrorisme

par Jean-François Hamilton

Les frappes américaines au Soudan et en Afghanistan ont fait ressurgir les pires tendances de la politique étrangère américaine: son manque de respect envers le droit international de même qu’à la résolution pacifique de conflits. Lorsque le gouvernement américain parle des dangers du terrorisme, il parle d’actes terroristes commis par des ennemis officiels. Il est important de se rappeler qu’il existe une résolution de l’ONU qui porte sur le terrorisme. La résolution reçut l’appui de 153 pays. 2 pays s’y opposèrent: Israel et les États-Unis. La résolution condamnait le terrorisme sous toutes ses formes, sauf dans les cas de peuples ou de minorités luttant contre des régimes racistes ou coloniaux, ou contre une occupation militaire étrangère, tel le Hezbollah au Liban, par exemple.

Des exemples de terreur américaine

Pour Israel et les États-Unis, une telle résistance armée mérite le titre de terrorisme. Si le terrorisme est défini comme étant de la violence motivée politiquement et perpétrée contre des non-combattants (civils), un des plus graves attentats de terrorisme international des dernières années doit certainement être le bombardement américain de la Libye en avril 1986. Plus d’une centaine de civils furent tués en réplique à un attentat à la bombe dans une discothèque de Berlin qui tua un soldat américain. Mais combattre le terrorisme commis par les autres demeurera, selon les hauts-gradés du gouvernement américain, une des fonctions principales de l’armée américaine, maintenant que l’empire du mal (l’URSS) est disparu. Washington peut désormais déclarer, arbitrairement, que tel ou tel pays abrite des terroristes (Afghanistan, Soudan), ou est impliqué dans le finacement de groupes terroristes (Libye, Iran), et ce, même si ces pays se comportent de façon semblable à des alliés américains. On n’a qu’a penser aux relations entretenues par Washinton avec les Contras au Nicaragua. Ici, une comparaison est nécessaire. Le gouvernement américain maintient que 2264 personnes furent tées entre 1980 et 1991 par des attentats terroristes au Moyen Orient et revendiqués par des pays du Moyen Orient tels la Libye, l’Iran, l’Iraq, la Syrie ou par des organisations terroristes indépendantes. Mais comparons maintenant ces chiffres avec le nombre de morts causés par un groupe de terroristes supportés pendant des années par le gouvernement américain: les Contras au Nicaragua. Les Contras et les forces gouvernementales du Nicaragua, supportés par le gouvernement américain, tuèrent entre 40 et 50 000 civils sur une période de 7 ans.

La rhétorique voulant que le gouvernement américain soit le grand défenseur des droits et libertés de tous les êtres humains sur Terre en prend un coup. Citant le bombardement de l’Iraq comme exemple de la nature hypocrite de la politique étrangère américaine, Miguel d’Escoto Brockmann, un ex-ministre du gouvernement nicaraguayen, s’exclame: « C’était tellement ridicule. Pouvez-vous imaginer le surréalisme d’une action américaine dont le but est de défendre le droit international? Ce même pays qui a envahi le Panama, qui envahit partout et qui a mené la guerre ici au Nicaragua? »

 

 

L’idéalisme des droits humains

Pour les décideurs américains, ce sont les échanges commerciaux qui dominent la politique étrangère, pas les droits humains. C’est George Kennan, un des grands planificateurs de la politique étrangère américiaine, qui a dit, en 1948, que les dirigeants des État-Unis devaient « se mettre à l’abri de tout souci d’objectifs vagues et irréalistes tels que les droits de la personne, l’élévation du niveau de vie et la démocratisation » car « nous détenons 50 pour cent de la richesse de la planète, mais nous ne représentons que 6,3 pour cent de sa population [...] Dans cette situation, nous ne pouvons manquer d’être un objet d’envie et de ressentiment [...] Le jour n’est plus très loin où nous serons obligés d’agir directement en termes de rapports de force.Par conséquent, moins nous nous embarrasserons de slogans idéalistes, mieux cela vaudra. »

Deux perspectives différentes

Pour revenir aux frappes américaines contre des cibles soi-disant « terroristes », il est intéressant de noter la différence qu’il y a eu entre les réactions occidentales et celles de certains pays arabes. Dans le journal semi-indépendant du Qatar, Al-Sharq, du 21/08/98, un éditorialiste dit que « les attaques des États-Unis contre le Soudan et l’Afghanistan, quelles que soient les excuses du côté américain, ne peuvent être tolérées car elles représentent la loi de la jungle. Ces attaques sont injustifiables selon tous les standards pour les raisons suivantes: Premièrement, les É-U ont décidé de prendre la loi entre leurs mains en ignorant les institutions internationales. Deuxièmement, les É-U n’ont pas prouvé au monde que bin Laden ou Khartoum sont responsables pour les attentats terroristes commis au Kenya et en Tanzanie. Troisièmement, les É-U ont répliqué d’une façon similaire à celle qu’ils dénoncent. Quatrièmement, le bombardement visait d’innocents civils. Cinquièmement, cette nouvelle tactique employée par les É-U crée un précédent en ce sens que chaque nation peut éliminer ses opposants selon sa propre perspective. »

Par contre, selon les éditoriaux de la presse écrite des pays occidentaux, de même qu’Israel, les motifs du bombardement américain au Soudan et en Afghanistan sont justifiés. Selon eux, ces frappes constituent une réplique appropriée au terrorisme. Mais la majorité expriment quand même une certaine réserve par rapport à la nature unilatérale et extra-territoriale de la mission.

Les motivations de la lutte au terrorisme

Selon plusieurs commentateurs, une telle réplique n’éliminera pas le danger d’attaques terroristes. Auteur du livre « Imperial Alibis », Steven R. Shalom décrit les raisons qui motiveraient la lutte au terrorisme pour un pays comme les États-Unis: « Si une crise à l’étranger est nécessaire pour générer des votes pour le parti au pouvoir ou pour distraire l’attention du public lors de crises internes (ex.: problèmes économiques internes, scandales à la Lewinsky, etc.) la lutte contre le terrorisme est une excellente justification. Si les profits des contracteurs militaires ont besoin d’être augmentés ou l’indépendance de certains leaders de pays du tiers monde a besoin d’étre réduite, la lutte au terrorisme peut servir de justification. Les meilleurs cibles pour la lutte contre le terrorisme, selon Steven R. Shalom, sont donc les pays faibles militairement (la Libye par exemple). Pendant que l’intransigeance américaine face à l’Iraq, qui subit un blocus économique qui fait souffrir des centaines de milliers d’innocents, continue, il est curieux de noter le manque de systématicité de la politique étrangère américaine, dont la critique demeure silencieuse envers les actes de terreur commis par leurs alliés tels l’Indonésie (contre le Timor Oriental) , la Turquie (contre les Kurdes).