Liberté et culture d'entreprise

Par Martin Carrier

Il me semble paradoxal de constater que les tenants du néo-libéralisme prônent dans leur discours social, un idéal de l'accomplissement fondé sur l'individu et dans les faits la primauté de l'entreprise sur cet individualité. La liberté de circulation des biens apparaît davantage comme la conception néo-libérale de la liberté, que la liberté d'opinion de l'individu. Discours hypocrite ou choix de société?

De plus en plus, les petites et grandes entreprises canadiennes investissent dans ce qu'elles nomment "soutien aux employés". Les objectifs exposés sont à priori louables: meilleure atmosphère de travail, service d'aide aux employés, reconnaissance du rôle de l'employé dans les succès de l'entreprise, activité de loisirs, formation, information, galas, prix de performance. Les lieux de travail abondent de symboles et de messages corporatifs (logos, affiches, dépliants,...). La direction organise fréquemment des rencontres de motivation et valorise l'esprit d'équipe et l'intégration de l'individu dans la collectivité corporative.Toutefois, se limiter à cette seule explication serait bien naïf...

L'objectif réel des dirigeants s'avère plutôt le développement d'une culture d'entreprise, dont la vocation est non seulement d'accroître la productivité de l'employé, mais d'instaurer un conformisme idéologique au sein de la main-d'oeuvre. Celui-ci impose un discours unique sur le rôle de la corporation dans la société et sur les bienfaits qu'elle apporte à ses employés. Ainsi, la culture d'entreprise permet un meilleur contrôle des employés par la direction, via le contenu culturel, et par les employés mêmes, via les pressions du conformisme social. Tout employé refusant de s'intégrer dans la collectivité corporative, d'en accepter les valeurs et d'y participer sera conséquemment réprimandé pour son attitude négative. Cette méthode n'est certes pas nouvelle au Canada, mais est en pleine croissance, en cette époque de compressions globales. Elle permet de faire avaler la pilule néo-libérale plus aisément et affaiblit l'attrait syndical. Par le "soutien aux employés", non seulement les entreprises usent du paternalisme corporatif pour retirer toute idée de contestation aux employés, mais cette méthode consolide la tendance à la hausse des revenus des dirigeants et adoucit l'insécurité de l'emploi.

La culture d'entreprise s'avère surtout identifiée au modèle japonais. Modèle pour les profits que les compagnies génèrent grâce à la docilité et au coût relativement peu élevé de l'employé, davantage que pour le respect humain des dirigeants envers leur employé. La culture d'entreprise japonaise, perçue comme une vieille tradition, souvent admirée par nos dirigeants néo-libéraux, a vu le jour au tournant du siècle et fut fabriquée de toute pièce par l'oligarchie commerçante, sur les vieilles traditions de patriotisme et d'honneur héritée de l'époque des Samouraïs. Le but était de procurer aux industriels une main-d'oeuvre soumise par une identification totale à l'entreprise. Les chants quotidiens valorisant l'entreprise et sa contribution à l'économie nationale, (c'est le cas de Réno-Dépôt entre autres) supposément un trait culturel japonais, provient en fait des entreprises nazies!

Cette dynamique corporative me pousse à douter de l'engagement libéral du milieu corporatif canadien. De plus en plus, l'idéologie prend une place importante au sein de l'entreprise, brisant ainsi l'échange de services, qui devrait régir le lieu économique. La culture d'entreprise, qui n'est autre que de la propagande par son caractère hiérarchique, éloigne ainsi davantage l'entreprise de l'esprit libéral et démocratique, qui pourtant s'avère le pilier du discours néo-libéral. L'entreprise n'est qu'un instrument du libéralisme, pour lequel l'individu est l'entité première et doit être servi (tant dans son développement social que personnel) par l'entreprise et non pas l'inverse.

La théorie libérale propose non seulement le développement socio-économique, mais le développement individuel. La culture d'entreprise envahit le lieu idéologique, mais hypocritement, ne concède pas la pluralité d'opinion à ceux qui la subissent. Certes, la culture d'entreprise n'envahit pas tout le lieu intellectuel, mais brime la liberté de certains choix et pousse l'employé récalcitrant à l'hypocrisie, sinon à la démission.

L'entreprise capitaliste a un rôle précis à jouer dans une société libérale, celui de moteur économique. Le lieu intellectuel ne s'adresse qu'à l'individu et l'intervention corporative de cet espace, constitue une violation du droit à la libre pensée ainsi qu'un certain chantage envers l'employé, dépendant financièrement de son employeur. La croissance économique, oui, mais pas au prix d'une réduction de sa liberté.